Partie I — La préparation

Chapitre 1 - Le coup de téléphone de Nimier

Depuis trois jours, Camus était moins réceptif à la sonnerie du téléphone qu'à la lumière qu'on venait de jeter sur lui.

Elle entrait partout. Par les fenêtres, par les journaux, par les enveloppes ouvertes en hâte, par les voix qui s'adoucissaient soudain au bout du fil. On lui parlait avec cette délicatesse nouvelle qu'ont les gens lorsqu'ils sentent qu'un homme vient de changer de place sans avoir bougé. On disait Stockholm. On disait honneur. On disait la France, parfois l'Algérie, plus rarement la vérité. On lui souhaitait du repos d'un ton qui le lui refusait.

Il avait d'abord cru que cela passerait, comme passent les premières nouvelles, avec leur vacarme. Mais l'annonce du prix avait produit autour de lui une attention qui ne se dissipait pas. Elle s'organisait. Les journalistes demandaient une phrase. Les autres, sans le dire, demandaient la même chose. Ceux qui l'aimaient se réjouissaient pour lui avec sincérité. Les autres avaient commencé de mesurer la hauteur de la marche où l'on venait de l'installer.

Camus ne se sentait pas au-dessus mais plutôt sous les projecteurs.

Sur la table, il y avait des lettres. Certaines n'étaient pas encore ouvertes. Il reconnaissait les écritures, les papiers, parfois les précautions. Mais les noms, nombreux, finissaient par se ressembler. Une invitation de plus se glissait sous une autre, un dîner sous une conférence, une demande de photographie sous une supplique. Il avait posé sur le côté un petit paquet de télégrammes, comme une pause nécessaire.

Il aurait voulu reprendre son travail. Non pas par modestie, encore moins par dédain. Simplement parce qu'un homme ne peut pas rester longtemps dans le moment où les autres le célèbrent sans sentir le faux lui monter au visage. Les phrases qu'on lui prêtait déjà n'étaient pas les siennes. Les silences qu'on attendait de lui non plus.

Le téléphone sonna à nouveau, deux fois, puis une troisième. Il pensa qu'il devait s'agir d'un journal du soir, ou d'un ami qui avait différé ses félicitations pour leur donner l'air moins convenu. Il décrocha avec cette résolution un peu lasse qu'il mettait désormais à ne pas être désagréable.

Il se trompa de ton avant même de reconnaître la voix.

— Oui ? dit-il.

— Camus ?

La voix était trop légère pour être totalement innocente.

Il reconnut alors qu'il avait déjà commencé par se défendre.

— Nimier ?

Il eut, à cet instant une sorte de sourire. Roger Nimier savait entrer dans une conversation comme d'autres entrent dans un café : sans demander si la chaise est libre, mais en ayant déjà commandé pour vous. Camus n'avait pas non plus oublié ces propos. Il y avait une phrase surtout, écrite des années plus tôt, où ses poumons avaient servi de trait d'esprit. Nimier avait ce talent-là : toucher le corps en ayant l'air de ne viser qu'une idée.

Ils n'étaient pas amis, mais ils se connaissaient assez pour que l'appel ne fût pas incongru et pas assez pour qu'il fût simple.

— Je vous dérange ?

— Vous le savez très bien.

— Alors je tombe juste.

Camus se surprit encore à sourire. Cela lui arrivait moins souvent depuis quelques jours, non par tristesse, mais parce que la joie générale autour de lui exigeait une gravité de défense.

— Vous appelez pour Stockholm ?

— Tout le monde vous appelle pour Stockholm. Ce serait d'une vulgarité extrême. Je vous appelle pour Meudon.

Camus tira une chaise vers lui, s'assit, regarda la surface de la table.

— Meudon, dit-il.

— Vous voyez, c'est déjà plus intéressant.

Nimier parlait vite, mais sans précipitation. Il savait faire danser l'insolence autour d'une chose grave.

— Si vous voulez me parler de Céline, dit Camus, je préfère que vous le nommiez.

— Je n'attendais que votre permission.

— Vous l'aviez prise avant d'appeler.

— C'est vrai. Mais chez les hommes couronnés, il faut sauver les apparences.

Camus posa la main sur les enveloppes. Le papier craqua sous ses doigts.

— Je ne suis pas couronné.

— Pas encore. Il paraît qu'ils font cela très bien, là-bas. Des lumières, des uniformes, des messieurs qui vous regardent comme si la littérature venait enfin de devenir raisonnable.

— Nimier.

— Oui.

— Céline.

Au bout du fil, il y eut un petit silence. Pas un embarras. Plutôt le silence d'un homme satisfait que le détour ait réussi.

— Il a beaucoup ri en apprenant la nouvelle, dit Nimier.

— Laquelle ?

— La vôtre. Le Nobel. Il a dit que les Suédois avaient toujours aimé les climats froids.

— Vous voyez le genre, ajouta Nimier. Mauvais, donc assez bon. Il prétend que maintenant la littérature française a son saint laïque. Il dit cela avec moins de propreté, naturellement.

— Et vous avez pensé que cela m'intéresserait ?

— Non. J'ai pensé que cela vous déplairait. C'est plus sûr.

Camus se leva à demi, puis le fil du téléphone le retint près de la table. Il tourna seulement la tête vers la fenêtre. Dehors, Paris avait cette lumière de fin d'après-midi, déjà fatiguée. Les voitures passaient plus bas avec un bruit d'eau sale. Il imaginait Nimier dans un bureau, ou debout quelque part chez Gallimard, un stylo peut-être entre les doigts, la tête penchée, ravi de sentir la résistance au bout du fil.

— Que voulez-vous ?

— Qu'on aille le voir.

La phrase était venue simplement. Nue, cette fois.

— Qui, on ?

— Vous. Moi, si vous voulez que la porte s'ouvre sans aboiements. Peut-être quelqu'un d'autre.

— Je ne veux pas participer à une curiosité, dit Camus.

— Justement.

— Ni à une cérémonie de réhabilitation.

— Encore moins.

— Ni à l'une de vos opérations littéraires.

— Vous êtes injuste. Mes opérations littéraires sont rarement aussi morales.

Camus faillit répondre, puis renonça. Il connaissait ce ton. On pouvait s'y irriter à peu de frais et, pendant qu'on s'irritait, Nimier avançait.

— Parce que tout le monde parle de lui depuis juin. Tout le monde vend, achète, condamne, défend, ricane, s'offusque. On réimprime la honte, on découpe le génie, on pèse les pamphlets contre les romans avec des balances de pharmacien. Les journalistes lui tendent des micros, les fidèles lui apportent leur fidélité, les curieux leur curiosité. Mais personne ne lui parle depuis l'endroit où ça brûle.

Camus resta debout, le combiné contre l'oreille. Il sentit que la conversation venait de quitter le terrain où il aurait pu la repousser facilement. Il ne s'agissait plus d'une visite au monstre, ni d'un hommage déguisé. C'était plus obscur. Plus dangereux aussi.

— Il ne parlera pas, dit Camus. Il jouera.

— Evidemment.

— Il se plaindra.

— Beaucoup.

— Il mentira.

— Comme tout écrivain. Moins bien que certains, mieux que d'autres.

— Ce n'est pas drôle.

— Je sais.

Le ton de Nimier avait changé d'un degré. Pas assez pour devenir grave, mais assez pour que Camus l'entende autrement.

— Vous avez lu le livre ? demanda Nimier.

Camus ne répondit pas. Sur la table, le journal plié portait encore une trace de café. Il pensa qu'il aurait dû le jeter. Il pensa aussi, avec une mauvaise foi qu'il reconnut aussitôt, que Nimier appelait toujours au moment où les choses sales étaient déjà sur la table.

— Je ne vous demande pas si vous l'avez aimé. Personne ne sait très bien ce que veut dire aimer un livre de Céline. On le traverse, on en sort taché, et puis on recommence à parler littérature pour se laver les mains. Mais vous l'avez lu.

— Des pages.

— Assez.

— Oui.

— Alors vous savez. Il est revenu.

Camus regarda les lettres sur la table. Lui aussi venait d'être ramené, d'une autre façon, au centre d'une pièce où il ne voulait pas s'asseoir. Céline revenait après le scandale, lui par l'honneur. Rien ne les rapprochait, sauf cette violence du regard des autres.

— On ne revient pas de tout, dit-il.

— Non. Mais on revient dans les journaux.

Cette phrase-là était juste, et Camus la détesta pour cela. Depuis juin, le nom de Céline circulait de nouveau avec cette odeur particulière qu'ont les affaires où personne n'est innocent, pas même les lecteurs. On parlait de son livre comme d'un événement qu'il fallait condamner en se le procurant. On s'indignait de l'homme, on citait l'écrivain, on jurait que la littérature ne pouvait pas tout absoudre, puis l'on ajoutait, plus bas, qu'il écrivait encore comme personne.

Camus avait connu ces conversations. Elles commençaient rarement par Céline. Elles commençaient par un autre sujet, un prix, une revue, un dîner, l'Algérie parfois. Puis quelqu'un finissait par demander : l'avez-vous lu ? Alors les visages se modifiaient. La littérature revenait prendre ce qu'on croyait lui avoir refusé.

— Pourquoi moi ? demanda-t-il.

— Parce que vous venez de recevoir le prix Nobel.

— C'est une mauvaise raison.

— Je n'ai pas dit que c'était la seule.

— C'est celle qui vous amuse.

— Oui.

Camus sourit malgré lui.

— Et les autres ?

Nimier parut chercher, ou fit semblant.

— Parce que vous n'irez pas pour lui faire plaisir. Parce que vous ne confondez pas comprendre et pardonner. Parce que vous avez encore assez de méfiance envers la vertu pour ne pas lui jeter la vôtre au visage.

— Vous me prêtez beaucoup.

— Moins que les Suédois.

— Cessez avec cela.

La phrase sortit plus durement qu'il ne l'aurait voulu. Il en voulut aussitôt à Nimier de l'avoir rendue possible.

— Je veux bien. Mais vous n'y échappèrez pas. Justement, c'est peut-être le moment de faire quelque chose qui n'entre pas dans le programme.

Camus revint vers la table. Il écarta deux lettres et découvrit dessous un journal plié. Une photographie de lui y apparaissait, trop noire, déjà étrangère. Il retourna le journal.

— Et Céline accepterait ?

— Chez lui, oui.

— Chez lui seulement.

— Naturellement. Il ne va pas venir faire pénitence rue Sébastien-Bottin. Il veut son terrain, ses murs, ses plaintes, ses escaliers, sa femme quelque part, son chien s'il en trouve un dans la phrase, son passé partout. Il veut recevoir en assiégé. C'est sa dernière politesse.

— Vous l'avez déjà vu ?

— Oui.

— Et vous lui avez parlé de moi ?

— Pas exactement.

Camus ferma les yeux.

— Nimier.

— Je lui ai dit que vous n'étiez pas impossible.

— C'est différent.

— C'est plus efficace.

— Et qu'a-t-il répondu ?

— Qu'il n'aimait pas les juges. Qu'il n'aimait pas les prix. Qu'il n'aimait pas les consciences. Qu'il n'aimait pas les vivants, en somme, sauf quand ils achètent ses livres. Puis il a demandé si vous étiez vraiment aussi pauvre que vous en aviez l'air sur les photographies.

Camus eut un mouvement d'agacement, mais il était sans force. L'injure de Céline, rapportée par Nimier, ressemblait déjà à une mise en scène à deux auteurs.

— Il ne s'agit donc que de cela, dit-il. Lui offrir le plaisir d'insulter un Nobel.

— Non.

Le non fut immédiat.

— Alors quoi ?

— L'obliger à avoir en face de lui quelqu'un qui ne soit ni un journaliste, ni un disciple, ni un procureur commode.

— Vous venez de dire que je serais cela.

— J'ai dit quelqu'un. Pas forcément vous seul.

— Vous avez quelqu'un ?

— J'ai des noms. Ce n'est pas la même chose.

— Pourquoi ne pas les dire ?

— Parce que si le nom vient de moi, vous aurez raison de vous méfier.

Camus entendit alors ce que Nimier n'avait pas encore formulé. Ou plutôt il sentit, avant même tout nom, la place vide qu'un autre homme devrait occuper. Il pensa d'abord à ceux qu'il fallait écarter : les justes trop heureux de l'être, les adversaires trop propres, les amis de Céline avides d'assister au spectacle, les moralistes professionnels qui auraient transformé la visite en procès-verbal. Il fallait quelqu'un que Céline ne puisse ni séduire entièrement ni réduire sans danger.

Il fallait un écrivain, mais pas seulement un écrivain. Un homme public, mais pas seulement un homme public. Quelqu'un que le style de Céline ne suffirait pas à intimider, et que ses saletés ne pourraient pas rejeter aussitôt dans le camp commode des bourgeois ou des juges. Quelqu'un qui ait déjà payé quelque chose pour habiter la langue française sans l'avoir reçue comme un meuble de famille.

Camus chercha une objection avant de chercher un nom. C'était plus prudent. Trop de noms arrivaient avec leur rôle tout prêt, et il se méfiait des rôles depuis que Stockholm lui en préparait un. Il ne voulait pas amener à Meudon un témoin, encore moins une preuve. Il ne voulait pas désigner un homme à la place d'une blessure.

Alors seulement une silhouette lui revint : élégante, mobile, théâtrale, avec cette manière de sourire comme si le monde était à la fois une scène et une affaire d'honneur. Gary avait reçu le Goncourt l'année précédente avec une sorte de panache blessé. On avait voulu l'atteindre par où l'on atteint souvent ceux qui ont choisi une langue : en insinuant qu'elle ne leur appartient pas vraiment. Camus avait trouvé cela bas. Plus bas encore que bête. Il avait protesté, non par faveur, mais parce qu'il y avait des soupçons qui salissaient davantage ceux qui les formulaient que ceux qu'ils visaient.

Il repoussa le nom une seconde. Gary était loin, ou devait l'être. Los Angeles, le consulat, les obligations, le cinéma peut-être, ce mélange de dossiers et de légendes dont il semblait toujours tirer une veste parfaitement boutonnée. Et puis Gary n'était pas un saint. Cela aussi comptait. Il avait dans sa personne quelque chose de composé, de voulu, de romanesque avant même d'écrire. La France, chez lui, n'était pas un héritage tranquille ; c'était une promesse tenue avec ostentation, donc avec courage. Il représentait l'Etat et semblait toujours représenter autre chose encore : une idée de soi arrachée à l'histoire. Tout l'opposait à Céline, le contraste des deux hommes l'avait saisi.

Camus comprit que ce danger était peut-être la seule raison valable.

Camus regarda le journal retourné, les lettres, le petit paquet de télégrammes. Il pensa à Stockholm, à Meudon, à cette France qui, selon les heures, couronnait ses écrivains, rappelait ses maudits, exilait ses enfants, puis demandait à la littérature de lui fabriquer une conscience acceptable.

— Gary, dit-il.

Nimier ne manifesta aucune surprise. Cela suffisait à prouver qu'il y avait pensé.

— Romain Gary ?

— Vous en connaissez beaucoup ?

— Très peu qui accepteraient de monter à Meudon.

— Il n'acceptera peut-être pas.

— C'est même ce qui le rend nécessaire.

— Je peux lui faire parvenir un mot.

— Vous pourriez. Mais je préfère le faire parce que je ne le lui demanderai pas comme vous me le demandez.

Camus serra le combiné. Il n'aimait pas que Nimier espérât avec tant d'aisance ce qu'il redoutait lui-même.

— Il ne s'agit pas de l'amener là comme une preuve, dit-il.

— Je sais.

— Ni comme une victime.

— Il ne vous le pardonnerait pas.

— Ni comme un représentant.

— Là, je serais moins sûr. Gary représente toujours quelque chose, même quand il entre dans une pièce pour demander du feu.

Camus ne put s'empêcher de sourire encore. C'était ironique, mais exact.

— Il représente ce qu'il choisit, dit-il.

— Voilà pourquoi Céline aura du mal à le mépriser proprement.

Camus entendit soudain, dans le couloir, un pas qui passait, puis s'éloignait. Le monde continuait avec une simplicité déconcertante. Des gens rentraient, posaient leurs manteaux, préparaient un repas, ouvraient la fenêtre, répondaient à un enfant. Lui parlait de conduire un homme chez un autre homme, comme si la littérature avait encore le droit d'organiser des rencontres dont personne ne sortirait indemne.

— Vous croyez qu'il acceptera ? demanda-t-il.

— Céline ?

— Oui.

— Si je lui dis que Gary vient comme écrivain, il se méfiera. Si je lui dis qu'il vient comme diplomate, il rira. Si je lui dis qu'il vient avec vous, il voudra savoir pourquoi. Si je ne lui dis pas tout, il acceptera peut-être.

— Je n'aime pas cela.

— Moi non plus, mais pour d'autres raisons.

— Dites-lui assez.

— Assez pour quoi ?

— Pour qu'il ne puisse pas prétendre ensuite qu'on l'a surpris.

— C'est un homme qui prétendra toujours quelque chose ensuite.

— Alors dites-lui assez pour que nous, nous le sachions.

Nimier se tut. Cette fois, son silence n'était plus stratégique. Camus sentit qu'il avait touché chez lui une zone plus sérieuse, peut-être moins avouable : le goût du jeu n'empêchait pas toujours de savoir qu'on jouait avec des matières qui brûlent.

— Très bien, dit Nimier.

Camus fut surpris par la simplicité de l'accord.

— Vous le verrez quand ?

— Bientôt.

— Pas de journalistes.

— Bien sûr.

— Pas de photographie.

— Vous me blessez.

— Pas de récit après coup.

— Alors à quoi servent les écrivains ?

Camus ne répondit pas.

Nimier soupira légèrement.

— Très bien. Pas de récit.

Le mensonge, s'il y en avait un, était trop petit pour être combattu maintenant.

— Je parlerai à Gary, dit Camus.

— Il est à Paris ?

— Peut-être.

— Voilà une réponse diplomatique. Vous voyez, vous commencez déjà à lui ressembler.

Camus allait raccrocher. Puis il se ravisa.

— Nimier.

— Oui ?

— Si Céline accepte Gary, ce ne sera pas pour une visite littéraire.

— Je m'en doute.

— Non. Je veux dire : il faudra qu'il sache qu'il ne choisira pas entièrement la scène.

— Chez lui, il le croira.

— Justement.

Au bout du fil, Nimier eut un rire bref, tendre.

— Vous êtes plus dangereux depuis Stockholm.

— Ce n'est pas Stockholm.

— Qu'est-ce que c'est ?

Camus regarda de nouveau la table. Les lettres, le journal, les télégrammes, tout cet honneur accumulé qui ne répondait à rien encore. Il pensa que la vérité n'était pas une lumière. Plutôt un effort dans une pièce mal éclairée, avec des hommes qui se défendent, mentent, souffrent, attaquent, se parent de mots pour ne pas paraître nus.

— C'est peut-être le contraire, dit-il.

Il raccrocha avant que Nimier puisse transformer cela en mot d'esprit.

La pièce lui parut plus silencieuse qu'avant. Pourtant rien n'avait changé. Le même journal retourné, la même fin d'après-midi. Seulement Meudon venait d'entrer dans la lumière du Nobel, elle en épaississait les ombres.

Camus resta un moment debout. Il savait qu'il aurait pu laisser mourir l'idée. Ne pas rappeler Nimier. Ne pas trouver Gary. Se dire qu'il y avait assez de malentendus publics sans ajouter une conversation secrète. Il aurait pu reprendre les lettres, remercier, refuser, préparer Stockholm, choisir des mots dignes pour des salles dignes.

Mais une phrase de Nimier revenait : personne ne lui parle depuis l'endroit où ça brûle.

Elle était fausse, sûrement, et injuste. Elle avait l'élégance suspecte des phrases qui veulent obtenir quelque chose. Et pourtant elle avait ouvert une possibilité.

Camus prit son carnet. Il n'écrivit pas Céline. Il n'écrivit pas Meudon. Il écrivit seulement un nom, puis le barra presque aussitôt, comme si le papier lui-même avait déjà trop dit.

Gary.

Chapitre 2 - Pourquoi Gary

Camus laissa le nom barré sur la page.

La rature ne l'effaçait pas réellement. Elle le rendait plus visible, au contraire, avec cette évidence qu'on se refuse. Gary. Quatre lettres noircies sous le trait, mais encore lisibles, dressées. Camus referma le carnet. Il le rouvrit aussitôt, comme si le geste avait été puéril, puis le posa loin de lui.

Il n'aimait pas les décisions prises sous l'effet d'une conversation. Nimier avait ce talent dangereux : il faisait naître une idée en vous laissant croire qu'elle était venue de votre propre scrupule. On se défendait contre son ironie, et l'on se retrouvait à défendre son projet. Camus s'en méfiait. Il s'en méfiait d'autant plus que, cette fois, la proposition avait touché juste.

Il aurait été commode de le réduire à un jeune conseiller de Gallimard, à l'un de ces garçons rapides que les maisons d'édition envoient porter les nouvelles difficiles. Mais Nimier n'était pas seulement cela. Il avait déjà ses romans derrière lui, ses querelles, sa petite cavalerie d'articles, et cette manière de paraître jouer avec la scène littéraire quand il était en train d'en déplacer une pièce. Depuis des mois, autour de Céline, il ne portait pas seulement des messages. Il avait aidé un livre à revenir. C'était autre chose de plus trouble.

Cette pensée ne rendait pas sa proposition plus pure. Elle la rendait plus sérieuse.

Meudon.

Céline.

Gary.

Les trois mots n'allaient pas ensemble.

Il se versa un peu d'eau, but debout, sans soif. La pièce avait maintenant cette lumière froide où les objets cessent d'aider. Les lettres étaient toujours là. Elles venaient de pays différents, de villes proches, de gens qu'il aimait, de gens qu'il ne connaissait pas. Toutes lui demandaient, d'une manière ou d'une autre, d'accepter le visage qu'on lui préparait. Il pensa qu'il y avait quelque chose d'injuste à chercher, au milieu de cette gloire embarrassante, l'homme qui l'accompagnerait chez Céline.

Injuste envers Gary d'abord.

Il ne voulait pas faire entrer dans la maison de Meudon un homme dont la seule présence serait chargée de répondre à la place des morts. Gary n'était pas un argument. Il n'était pas une pièce morale qu'on pose sur la table pour que l'autre baisse les yeux.

Et pourtant, si Gary n'était pas là, que resterait-il ?

Camus seul face à Céline : le Nobel devant le maudit, la conscience devant le génie empoisonné, tous les clichés prêts à servir. Céline aurait vu la scène avant qu'elle commence. Il aurait transformé Camus en juge, puis il aurait détesté le juge qu'il venait lui-même d'inventer.

Gary rendait cela plus difficile.

Camus rouvrit le carnet, à la page du nom barré. Cette pensée le gêna parce qu'elle apparaissait utile.

Il n'aimait pas les pensées utiles lorsqu'elles concernaient un homme vivant. Elles avaient toujours un peu l'odeur des dossiers.

Pas pour la raison la plus évidente — la pensée même le fit reculer. Il fallait veiller à ne pas se mentir. L'histoire déposait sur certains hommes des significations si lourdes qu'on croyait les honorer en les utilisant. On les trahissait parfois ainsi, avec de bonnes intentions. Si Camus appelait Gary, ce ne pouvait pas être pour cela.

Gary : il pensa au nom que tout le monde prononçait maintenant, puis à l'autre, Roman Kacew, qu'il n'avait vu écrit qu'une fois, sur la page de garde d'un livre, d'une main pressée, comme un aveu qu'on referme vite.

Il fallait que ce soit pour Gary lui-même, pour l'homme qui avait choisi ce qu'il représentait.

Il se souvenait de lui d'abord comme d'une présence. Il n'aurait su dire lors de quelle soirée exactement, ni dans quel couloir de Gallimard la première impression s'était fixée. Gary avait une manière d'apparaître qui n'était pas celle des hommes modestes, mais pas non plus celle des vaniteux ordinaires. Il semblait arriver précédé par une version légèrement plus grande de lui-même, puis s'en excuser avec grâce. Il parlait bien, mais comme quelqu'un qui sait que parler bien ne suffit pas. Il souriait avant de frapper, et parfois ne frappait pas, ce qui rendait le sourire plus inquiétant.

Il y avait chez lui du diplomate, évidemment. La veste, l'art de laisser à son interlocuteur une issue honorable, même quand il venait de lui fermer toutes les portes. Mais le diplomate n'expliquait pas tout. Sous la courtoisie passait autre chose : une tension de survivant, une énergie d'homme qui ne considère aucun nom, aucun pays, aucune phrase comme définitivement acquis.

Camus avait reconnu cela sans le comprendre d'abord.

Puis il y avait eu le Goncourt.

Les Racines du ciel avait obtenu le prix avec cette évidence qui ne supprime jamais les bassesses. La joie littéraire avait à peine eu le temps d'exister que déjà certains s'étaient demandé si l'homme avait bien le droit d'écrire ainsi. On ne disait pas les choses aussi franchement. On les enveloppait d'esprit, de chronique, de méchanceté légère. On parlait de sa naissance, de son accent peut-être, de cette langue française qu'il possédait trop bien pour qu'on ne soupçonnât pas une fraude. Puis la plaisanterie avait pris sa forme la plus vile : Camus, Jacques Lemarchand, d'autres peut-être, auraient aidé l'étranger à fabriquer son livre.

Camus avait éprouvé une colère sèche.

Il n'était pas susceptible pour lui-même dans cette affaire. L'idée qu'on lui prêtât un livre ne l'intéressait pas. Ce qui l'avait atteint, c'était la petitesse du soupçon : cette vieille manière de chercher un propriétaire derrière chaque homme venu d'ailleurs qui entre dans la langue avec trop d'aisance.

Il avait écrit pour protester. Sans emphase, mais durement. Il ne se rappelait plus maintenant chaque mot de sa lettre ; il se rappelait le mouvement qui l'avait portée. On ne défendait pas Gary comme on défend une victime. On défendait, avec lui, une certaine idée de la langue française : non pas un héritage jaloux, mais un lieu où celui qui arrive peut devenir plus exigeant que ceux qui se croient chez eux.

C'était peut-être cela, déjà, qui le ramenait à lui.

Céline, lui, avait reçu cette langue comme une arme ancienne et l'avait retournée contre le verbe lui-même. Il en avait tiré de la beauté, de la honte, de la vitesse, de la boue, des éclairs. On ne pouvait pas faire comme si cela n'existait pas. On ne pouvait pas davantage faire comme si le style, parce qu'il était grand, cessait d'avoir des destinataires.

Camus alla jusqu'à la bibliothèque. Il resta devant les livres sans en prendre aucun. Il songea au roman de Gary, à ces éléphants que l'on voulait protéger comme s'ils contenaient la dernière chance de sauver l'homme de son propre abaissement. Le livre était excessif, et cet excès lui paraissait honnête. Gary n'avait pas peur des grands mots lorsqu'ils étaient portés par une blessure réelle. Il pouvait être théâtral, mais son théâtre ne servait pas seulement à se cacher. Il servait parfois à tenir debout.

Gary ne dirait pas cela comme un homme pur. C'était ce qui retenait Camus. C'était aussi ce qui le ramenait à lui.

Il fallait donc que Gary vienne autrement. Comme écrivain, d'abord. Comme homme de France, peut-être, mais d'une France qui ne se confondait pas avec les papiers d'état civil. Comme diplomate aussi, puisqu'il l'était, et que cette fonction ajoutait à la scène une ironie intolérable.

Camus se demanda si cette pensée était trop nette, trop satisfaisante. La satisfaction morale était l'un des pièges les plus sûrs. On croyait voir clair parce qu'on avait enfin trouvé le bon contraste. Mais les hommes ne sont pas des contrastes. Gary était plus trouble. C'était cela qui le rendait crédible.

Camus pensa à sa propre position et eut honte de la netteté avec laquelle il jugeait. Depuis trois jours, on lui écrivait comme à un homme dont la parole pèserait désormais plus lourd. Mais le poids d'une parole ne la rend pas plus juste. Il allait peut-être monter chez Céline en croyant échapper au rôle qu'on lui donnait, et il le porterait plus visiblement que jamais. Le Nobel ne resterait pas à Paris pendant qu'il irait à Meudon. Il entrerait avec lui dans la maison, avec les journaux, les félicitations, les jalousies, les malentendus.

Gary verrait cela aussi.

Et Gary pourrait le lui faire payer.

Il aurait probablement une phrase. Une de ces phrases qui vous donnent le choix entre rire et vous défendre. Camus l'entendait presque :

— Vous avez donc décidé d'inaugurer votre sainteté chez le diable.

Ou bien :

— Je vois que Stockholm vous a donné le goût des excursions dangereuses.

Camus sourit. Puis le sourire tomba.

Il n'était pas sûr que Gary acceptât.

Et il n'était pas sûr d'avoir le droit de lui demander.

Il aurait pu écrire. Une lettre aurait mis entre eux la distance nécessaire. Elle aurait permis de choisir les mots, de retirer les plus mauvais, de ne pas laisser la voix trahir l'embarras. Mais une lettre aurait aussi donné à la demande une gravité officielle. Elle serait devenue une pièce, un document, peut-être un jour une trace.

Le téléphone, au contraire, obligeait à répondre dans la chaleur imparfaite des vivants.

Camus chercha le numéro sans se presser. Il ne voulait pas avoir l'air de céder à l'urgence de Nimier. Il se dit qu'il devait d'abord vérifier si Gary était bien à Paris, ou du moins joignable.

Il prit le combiné, puis le reposa.

La nuit venait maintenant. Paris, derrière les vitres, n'était plus qu'un assemblage de fenêtres et de phares. Dans les immeubles voisins, des vies s'éclairaient par petits rectangles. Il pensa qu'à Meudon aussi, une lumière devait brûler quelque part. Céline était peut-être à sa table, ou dans son cabinet, ou déjà dans la fatigue et le ressentiment du soir. Il imaginait mal cet homme sans parole autour de lui. Même seul, il devait parler contre quelqu'un.

Gary, lui, était peut-être dans un hôtel, ou dans l'un de ces entre-deux où vivent les diplomates et les écrivains quand ils traversent une ville. Camus se rappela qu'il ne fallait pas trop construire ce qu'il ignorait. C'était ainsi que commencent les injustices : on imagine un homme disponible à la place où l'on a besoin de lui.

Il reprit le combiné.

Cette fois, il composa.

En attendant que la ligne se fasse, il sut enfin ce qu'il devait dire d'abord. Ni Céline. Ni Meudon. Ni le Nobel. Surtout pas le Nobel.

Il devait demander à Gary s'il avait une heure.

Une heure seulement.

Et ensuite lui laisser le droit de refuser.

Chapitre 3 - Gary à Paris

Gary était à Paris depuis deux jours, ou depuis moins longtemps encore, selon la manière dont on comptait les arrivées d'un homme qui ne semblait jamais appartenir tout à fait au lieu où il posait sa valise.

Officiellement, il n'était pas là pour longtemps. Officieusement, il était là pour plusieurs raisons, ce qui revenait à n'en avoir aucune qu'il fût nécessaire de donner. Il y avait peut-être une conversation au Quai, ou seulement la possibilité d'une conversation ; Gallimard avait des papiers, des nouvelles, des félicitations qui continuaient d'arriver avec retard depuis le Goncourt. Le cinéma américain, déjà, rôdait autour des Racines du ciel avec ses chèques, ses promesses d'Afrique et ses façons de transformer les idées en convois. Los Angeles, Paris, les éléphants, les ministères, les producteurs : tout cela composait autour de lui une sorte de brouillard très pratique.

Il s'en accommodait.

Gary savait depuis longtemps que la vie administrative et la vie romanesque se ressemblent davantage qu'on ne croit. Dans les deux, il faut des dossiers, des noms, des délais, des versions compatibles entre elles, et une certaine confiance dans les tampons. La différence est que l'administration prétend ne pas inventer.

Il avait passé l'après-midi à signer des choses qui n'avaient pas toutes la même importance. Quelques lettres, une note, deux réponses qu'il avait rendues plus courtes qu'on ne le lui demandait. Il avait vu quelqu'un chez Gallimard, ou peut-être devait le voir le lendemain ; la précision lui importait peu. Paris lui donnait toujours l'impression d'être attendu quelque part par une faute de calendrier.

Quand le téléphone sonna, il était dans une chambre d'hôtel trop correcte, avec des rideaux tirés contre une ville qu'il n'avait pas encore eu le temps de regarder. Sur une chaise, son manteau gardait mieux que lui la tenue diplomatique. Une valise ouverte laissait paraître une chemise pliée, un livre qu'il n'avait pas commencé. Il avait posé sur la table une lettre de sa mère qu'il connaissait pourtant par cœur, ou plutôt une lettre qu'il croyait connaître par cœur depuis des années, même lorsqu'il ne l'avait pas sous les yeux.

Il décrocha.

— Gary ?

Il reconnut la voix avant le nom. Il ne l'avait pas souvent entendue au téléphone, mais assez dans les couloirs, les dîners et cette petite république Gallimard où les voix finissent par se connaître avant les hommes.

— Camus.

Il y eut une légère pause.

— Vous êtes à Paris.

— Pour quelques heures, selon les versions.

— Je ne vous dérange pas ?

— Pas encore. Mais votre voix travaille à me convaincre.

Camus ne rit pas tout de suite. Gary l'entendit à ce silence. Un silence chez Camus n'était jamais vide. Il pouvait tenir la ligne comme on tient une porte avant d'entrer.

— J'ai besoin de vous voir, dit Camus.

Gary se redressa légèrement. Il prit une cigarette, ne l'alluma pas.

— Voilà une phrase inquiétante. Depuis votre prix, elle doit signifier beaucoup de choses.

— Une heure seulement.

— Ah. C'est donc très grave ou très français.

— Les deux peut-être.

Cette fois, Gary sourit. Il aimait chez Camus cette incapacité à se défendre longtemps par l'esprit. Non qu'il en manquât. Au contraire. Mais il semblait toujours retirer la plaisanterie avant qu'elle ne lui serve d'abri. C'était une qualité rare et parfois fatigante.

— Quand ? demanda Gary.

— Ce soir, si vous pouvez.

— Je peux toujours. C'est ma malédiction professionnelle. Où ?

Camus hésita une seconde.

— Pas au téléphone.

Gary regarda l'appareil avec intérêt, comme s'il venait seulement de découvrir qu'il avait des oreilles.

— Vous m'intriguez. Dois-je prendre un passeport, un avocat, ou seulement un chapeau ?

— Seulement un manteau.

— Paris est donc devenu dangereux.

— Pas Paris.

Un autre silence. Gary posa la cigarette sur la table.

— Vous avez l'air sérieux, dit-il.

— Je le suis.

— C'est une habitude que vous devriez perdre maintenant que vous êtes célèbre.

— Vous ne m'aidez pas.

— Si. Je gagne du temps pour vous. Vous cherchez encore comment me dire ce que vous avez décidé de ne pas m'écrire.

Camus respira. Gary l'entendit aussi. En diplomatie comme en littérature, une phrase commence parfois avant les mots.

— Nimier m'a contacté, dit Camus.

— Cela arrive aux meilleurs.

— Il veut me conduire chez Céline.

La plaisanterie qui venait déjà chez Gary s'arrêta avant d'atteindre sa bouche. Il regarda les rideaux, puis la valise, puis la lettre posée près de sa main. Céline. On pouvait le prononcer dans un salon, dans un journal, dans un bureau d'éditeur, et aussitôt chacun prenait parti. On se penchait, on se raidissait, on se lavait où l'on salissait les mains avec un égal empressement.

— Je vois, dit-il.

— Non, dit Camus. Pas encore.

— Nimier vous conduit chez Céline, reprit-il. Et vous avez besoin d'un témoin ?

— Non.

Le non de Camus fut si rapide que Gary sut que la question avait été nécessaire.

— D'un contradicteur, un co-pilote peut-être ?

— Pas davantage.

— D'un garde du corps moral ? C'est très au-dessus de mes fonctions. Même à Los Angeles, on ne m'a pas encore demandé cela.

— Je ne vous appelle pas pour cela.

— Alors pourquoi ?

Camus ne répondit pas immédiatement.

— Parce que si j'y vais seul, il saura trop bien ce que je suis venu faire, même si moi je ne le sais pas encore.

— Et si je vous accompagne, il ne le saura plus ?

— Il saura autre chose.

Gary alluma enfin sa cigarette, en protégeant la flamme de sa main.

— Vous parlez comme un homme qui espère beaucoup d'un malentendu.

— Peut-être.

— C'est dangereux, les malentendus.

— Je sais.

Gary tira une bouffée et la laissa sortir lentement.

— Que vous a promis Nimier ?

— Rien de précis.

— C'est sa manière de promettre beaucoup.

— Il pense que Céline accepterait.

— Bien sûr qu'il accepterait. Deux prix littéraires chez lui, dont un Nobel tout neuf. Il pourra dire qu'il ne reçoit plus personne et que tout le monde vient encore lui baiser la pantoufle.

— Ce n'est pas une visite d'honneur.

— Pour vous non. Pour lui, tout est honneur ou complot, selon l'heure.

Gary entendit, de l'autre côté, un froissement de papier. Il imagina la table de Camus encombrée de lettres, le visage fermé, la fatigue déjà ancienne sous la gloire nouvelle. Il eut de la tendresse, ce qui l'agaça.

— Camus, dit-il.

Le nom passa simplement. Il ne disait pas l'intimité ; il disait seulement qu'ils n'étaient pas deux inconnus obligés de faire semblant de l'être.

— Oui.

— Vous êtes en train de me demander de venir chez Louis-Ferdinand Céline avec vous.

— Oui.

— Et vous ne voulez pas que je comprenne que, chez Céline, je n'entrerai pas seulement comme écrivain.

La phrase n'était pas violente. Elle était polie, douce. Camus en reçut la précision plus durement qu'une colère.

— Je ne veux pas vous mentir, dit-il.

— C'est un début excellent. Rare, mais excellent.

— Cela en fait partie. Mais si cela suffit à définir votre présence, alors il ne faut pas venir.

Gary ferma les yeux une seconde.

— Voilà qui est mieux.

— Je vous appelle comme écrivain.

— Mauvaise idée. Les écrivains sont les pires témoins. Ils romancent tout.

— Très juste, comme homme qui sait ce qu'est une invention.

Gary rouvrit les yeux.

Cette fois, Camus avait touché juste, et il le savait. Gary aurait préféré une maladresse plus facile à repousser. Il se leva, cigarette à la main, puis resta debout près de la table. Le téléphone ne lui laissait que quelques pas. Il écarta seulement un peu le rideau. Paris était là, en bas, dispersé, disponible, indifférent à son propre prestige. Il pensa à Roman Kacew, à Romain Gary, à tous les papiers qu'il avait remplis, aux uniformes, aux noms qu'un homme traverse pour tenir debout dans sa propre langue.

— Vous me flattez très dangereusement, dit-il.

— Ce n'est pas mon intention.

— C'est toujours ce que disent les hommes qui y parviennent.

Camus se tut.

Gary revint vers la table. Il écrasa sa cigarette à peine commencée.

— Vous savez qu'il ne nous donnera pas la scène que nous croyons venir chercher.

— Non.

— Moi non plus, dit Gary. C'est bien le problème.

Il resta debout. Sa voix changea peu, mais elle perdit sa brillance.

— Il trouvera l'endroit où chacun de nous est le moins élégant.

— C'est précisément ce que je crains.

— Ce que vous craignez ne suffira pas davantage.

— Non.

Ce non-là plut à Gary. Camus ne promettait pas de maîtriser la scène. Il en reconnaissait déjà l'échec possible.

— Pourquoi y allez-vous ? demanda Gary.

— Je ne suis pas sûr.

— Mauvaise réponse pour Stockholm. Bonne réponse pour Meudon.

— Parce que son livre est là. Parce que tout le monde en parle. Parce qu'on le lit en faisant semblant de savoir comment séparer l'homme de l'écrivain, et que personne n'y arrive vraiment. Parce que le style ne peut pas être un sauf-conduit. Parce que je ne veux pas seulement le penser dans une phrase.

— Vous voulez le voir.

— Oui.

— Et vous voulez que je le voie vous voyant.

Gary sourit sans joie.

— Vous voyez, je peux être utile. Je complique les choses.

— C'est ce que j'attends de vous.

— Ne le dites pas trop vite. J'y excelle.

Un instant, ils retrouvèrent presque le ton de certaines conversations déjà croisées, celles où l'on pouvait passer d'une phrase grave à une méchanceté légère sans trahir le sérieux. Puis Gary regarda de nouveau la lettre sur la table. Elle n'avait rien à faire dans cette conversation, et pourtant elle y était entrée. Sa mère aurait aimé cette scène, pensa-t-il avec une ironie douloureuse : son fils, consul de France, prix Goncourt, appelé par Camus pour aller chez Céline. Elle y aurait vu une victoire si extravagante qu'elle en aurait oublié l'horreur. Ou peut-être pas. Il ne savait jamais jusqu'où la légende maternelle acceptait de regarder le réel.

— Il y a autre chose, dit Gary.

— Oui ?

— Si je viens, ce ne sera pas pour jouer le blessé officiel, ni le bon Français qu'on oppose au mauvais, ni le Goncourt frais émoulu qu'on promène chez le vieux pestiféré. Je ne fais pas les rôles de composition dans les salons d'autrui.

— Je n'aurais pas appelé si je le pensais.

— Peut-être. Mais vous auriez pu appeler parce que vous espériez ne pas le penser.

Camus ne chercha pas à s'en défendre.

— C'est possible, dit-il.

— Et vous ? demanda Camus. Pourquoi viendriez-vous ?

Gary rit doucement.

— Parce que je suis vaniteux, naturellement.

— Ce n'est pas suffisant.

— Vous devenez exigeant.

— Je l'étais avant Stockholm.

— Oui, mais maintenant cela se voit.

Gary s'assit sur le bord du lit. Il parla plus bas.

— Parce que Céline n'a pas le droit d'être laissé seul avec la littérature française. Voilà. Ce n'est pas une belle phrase, mais elle est assez vraie. Il y a mis trop de génie pour qu'on le chasse simplement, et trop de poison pour qu'on le laisse régner dans son coin comme un vieux roi malade. Si vous y allez, il faut quelqu'un qui ne lui doive rien. Ou qui lui doive seulement d'avoir lu Voyage au bout de la nuit comme on reçoit une gifle dont on ne pardonne pas la main.

Camus écoutait.

— Et puis, ajouta Gary, je suis curieux. C'est mon défaut le moins honorable.

— Vous acceptez ?

— Je n'ai pas dit cela.

— Non.

— Où ?

— Meudon.

— Cela, je l'avais deviné. Quand ?

— Nimier doit confirmer.

— Nimier doit toujours confirmer les catastrophes qu'il organise.

— Dans quelques jours, peut-être.

— Avant Stockholm ?

— Oui.

— Parfait. Si la conversation tourne mal, vous pourrez toujours dire aux Suédois que vous avez fait vos adieux à la littérature française.

Camus se permit enfin de rire, brièvement. Gary entendit ce rire avec soulagement. Il n'aimait pas sentir Camus entièrement du côté de la gravité ; cela rendait le monde trop facile à partager entre le bien et le reste.

— Une condition, dit Gary.

— Laquelle ?

— Rien d'écrit. Pas de note, pas de compte rendu, pas de souvenir dicté à quelqu'un qui le publiera quand nous serons morts. Si je viens, je viens pour une conversation. Pas pour une archive.

Camus regarda le carnet fermé près de lui.

— D'accord.

— Je parle sérieusement.

— Moi aussi.

— Et si un jour l'un de nous raconte cette histoire, il faudra qu'on ne le croie pas tout à fait.

— Pourquoi ?

— Parce que ce sera la seule manière honnête de la raconter.

Camus ne répondit pas. Il pensa que Gary venait de formuler la règle exacte de ce qu'ils étaient en train de faire.

— Je vous rappellerai, dit-il.

— Faites cela. Et Camus ?

— Oui.

— Ne dites pas à Nimier que j'ai accepté trop vite. Il deviendrait insupportable.

— Il l'est déjà.

— Alors ne l'encourageons pas. La France a ses limites.

Ils se quittèrent là-dessus.

Gary resta quelques instants avec le combiné à la main, comme si la ligne pouvait encore lui apprendre quelque chose. Puis il raccrocha. Dans la chambre, la fumée de sa cigarette s'était presque dissipée. La lettre était toujours sur la table. Il la replia, la remit dans son enveloppe, puis la glissa dans la poche intérieure de sa veste.

Il n'avait pas dit oui. Pas tout à fait.

Mais il avait demandé quand.

Dans certaines affaires, c'était déjà une imprudence.

Chapitre 4 - Obtenir Céline

Nimier n'alla pas tout de suite à Meudon.

Il ne fallait pas se présenter trop vite devant Céline avec une demande encore chaude. Le vieux l'aurait sentie. Il aurait posé dessus sa main de malade, d'exilé, de génie insulté, et il l'aurait écrasée pour le plaisir de voir ce qu'elle contenait. Avec lui, l'empressement était toujours une faute. Il fallait donner aux choses le temps d'avoir l'air venues d'ailleurs.

Nimier passa donc par Gallimard.

Rue Sébastien-Bottin, les manuscrits pouvaient devenir des dossiers, les scandales, des calendriers. On y parlait d'un écrivain comme d'un incendie que l'on aurait enfin réussi à imprimer. Depuis juin, le nom de Céline circulait de bureau en bureau avec une odeur de papier brûlé. Personne ne disait exactement qu'on se réjouissait. Personne ne disait non plus qu'on s'en lavait les mains.

Nimier aimait ce lieu pour cela. Non parce qu'il était respectable, mais parce que le respect y faisait semblant d'ignorer ses propres calculs. Gallimard savait vendre ce qu'il condamnait mal, défendre ce qu'il ne pouvait plus accueillir tout à fait, et transformer en rentrée littéraire une résurrection qui donnait envie à beaucoup de lecteurs de vérifier leur dégoût.

Il n'avait pas réhabilité Céline. Le mot lui aurait paru comique, obscène. On ne réhabilitait pas Céline comme on repeint une façade. On le remettait en circulation, ce qui était plus vrai, plus sale, plus efficace. Le livre était là. Les journaux revenaient. Les ennemis lisaient. Les fidèles respiraient mieux. Les jeunes gens s'indignaient avec un exemplaire sous le bras. Et lui, Nimier, avait la chance ou l'inconscience de servir de passage entre la maison d'édition et la maison de Meudon.

Ce passage n'était pas une course. Il y avait mis plus que des coups de téléphone et des visites. Des lectures, des notes, des prudences enlevées au dernier moment, des phrases défendues parce qu'elles tenaient debout même quand elles salissaient la main. Il ne l'aurait pas dit ainsi. Il n'aimait pas donner à ses raisons l'air d'une morale. Mais le livre, depuis des mois, l'avait obligé à choisir entre son goût de lecteur et la tranquillité des hommes qui condamnent de loin.

Une secrétaire lui remit deux lettres et une note qui ne le concernaient qu'à moitié. Il les prit avec sérieux, c'est-à-dire sans les lire tout de suite. Dans le bureau voisin, on parlait d'un service de presse. Plus loin, une porte claqua. Il entendit un nom d'attaché, un nom de libraire, le mot Suisse, peut-être, puis plus rien. Toute cette petite mécanique travaillait autour du vieux réprouvé, et le vieux réprouvé, là-haut, devait déjà expliquer qu'on le réduisait au silence.

Le ciel s'était abaissé sur Paris. Une pluie fine, sans conviction, commençait à tracer sur les vitres des lignes droites. Nimier se demanda s'il devait téléphoner ou monter. Le téléphone avait l'avantage de la vitesse et l'inconvénient de laisser à Céline la possibilité de raccrocher comme on jette un crachat. Meudon avait l'avantage du seuil. Une fois introduit, même mal, on existait dans la pièce.

Il choisit Meudon.

La route lui donna raison avant même qu'il arrive. Paris se défaisait derrière la voiture avec ses lumières, ses conversations prêtes à recommencer. La pente vers Meudon changeait la qualité du soir. Ce n'était pas encore la campagne, plus tout à fait la ville. Une zone de retrait, de villas, de murs, de jardins humides, où un homme pouvait faire croire qu'il avait quitté le monde tout en attendant qu'il frappe.

Chez Céline, on n'entrait jamais simplement.

Lucette ouvrit.

Elle reconnut Nimier sans surprise visible. Elle savait à quelle heure les hommes célèbres deviennent des enfants, et à quelle heure les visiteurs les y encouragent. Derrière elle, la maison respirait une chaleur inégale : odeur de linge, de médicaments, de bois humide, quelque chose d'animal peut-être, ou seulement l'idée qu'on se faisait déjà de cette maison avant d'y entrer.

— Il est occupé ? demanda Nimier.

Lucette eut un regard rapide, amusé.

— Il dit qu'il travaille.

— C'est la forme la plus exacte.

Elle le laissa passer.

Dans une pièce voisine, un parquet craqua. Plus loin, ou plus haut, quelqu'un toussa. Nimier garda son manteau ouvert. Il n'aimait pas donner à Céline le plaisir de croire qu'on venait s'installer. Sur une chaise, un châle était jeté comme une bête vaincue. Une table portait des papiers, des journaux, un verre, une petite boîte de médicaments. Rien n'était décoratif, et tout semblait déjà prêt à devenir argument.

Céline apparut avant qu'on l'annonce.

Il était plus petit dans la maison qu'il ne l'était dans les phrases. Ou plutôt le corps et la phrase n'avaient plus les mêmes proportions. Le corps accusait l'âge, les douleurs, cette raideur qui rend les gestes à la fois pauvres et théâtraux. Les yeux, eux, n'avaient pas vieilli de la même façon. Ils restaient rapides, soupçonneux.

— Ah, voilà le commis voyageur.

La voix était moins forte qu'on ne l'imaginait. Plus râpeuse. Elle ne montait pas encore ; elle cherchait d'abord où frapper.

— Je venais prendre des nouvelles de votre santé, dit Nimier.

— La santé ! Vous êtes tous médecins maintenant chez Gallimard ? On m'ausculte les ventes, on me palpe les journaux, on me prend la température dans les salons.

Il eut un petit mouvement du menton vers Nimier.

— C'est commode, un écrivain jeune dans une maison d'édition. Ça porte les fleurs et les poisons. Ça vous lit, ça vous défend, ça vous vendrait presque avec des gants.

— Les gants gênent pour tourner les pages, dit Nimier.

Céline le fixa une seconde, puis eut un souffle qui ressemblait moins à un rire qu'à une permission.

— Voilà. C'est pour ça qu'on vous tolère. Vous avez encore des doigts.

Il s'assit sans inviter Nimier à le faire. Lucette disparut avec une discrétion qui n'était pas de l'effacement. Elle restait quelque part dans la maison, et cette présence empêchait la pièce de devenir seulement une scène d'hommes.

— Les nouvelles sont bonnes, dit Nimier.

— Les miennes ?

— Celles du livre.

— Ah ! le livre, le livre... Quand il tousse, celui-là, tout le monde accourt. Moi je crève dans mon trou, silence ! Le livre fait un petit bruit, alors ça rapplique, ça commente, ça renifle. Ils veulent savoir si le cadavre écrit encore.

— Il écrit.

— Pas grâce à eux.

— Non.

Céline le regarda. Il n'aimait pas qu'on lui refusât l'obstacle. Le désaccord lui donnait prise ; l'accord le privait d'une marche.

— Vous êtes venu pour quoi ? demanda-t-il.

Nimier sortit les lettres de sa poche, les posa sur un coin de table.

— Pour cela d'abord. Deux courriers de la maison. Et une petite question ensuite.

— Une petite question, c'est jamais petit. C'est comme les tumeurs. On vous dit petite, petite, et puis un matin on vous emporte le bonhomme.

Il prit les lettres, les retourna sans les ouvrir.

— Encore des papiers ? Ils adorent ça, les papiers. On m'aurait fusillé avec un formulaire, si on avait pu.

— Cette fois, ce n'est pas un formulaire.

— C'est pire ?

— C'est Camus.

Le nom eut un effet plus discret que prévu. Céline ne bondit pas. Il ne ricana même pas tout de suite. Il baissa les yeux vers les lettres, comme si le nom venait de se poser dessus et qu'il fallait d'abord vérifier s'il tachait.

— Le Nobel, dit-il enfin.

— Pas seulement.

— Oh si. Maintenant, c'est ça. Ils deviennent prix. On les appelle plus par leur nom, on les appelle par leur médaille. Le Nobel pense, le Nobel tousse, le Nobel a ses pudeurs. Qu'est-ce qu'il me veut, votre Nobel ?

— Vous voir.

Céline leva la tête.

— Me voir ?

— Il veut me voir, ou vous voulez me l'amener ?

— Les deux finissent parfois par se ressembler.

— Il a des yeux, le pauvre. Qu'il les garde pour Stockholm.

Nimier ne répondit pas. Il savait que le premier refus n'était jamais une réponse ; c'était un échauffement.

— Il ne viendrait pas seul, dit-il.

Céline eut alors le sourire bref qu'on obtient d'un joueur à qui l'on a enfin montré la mise.

— Ah ! voilà. On se déplace en délégation. Les consciences par deux maintenant. C'est moins fragile.

— Avec Gary.

Cette fois, le silence fut réel.

Dehors, une voiture descendait lentement sur la route. Dans la maison, un tuyau fit entendre un bruit d'eau ou de chauffage. Céline regardait Nimier avec une attention calme, et cette absence soudaine de grimace était plus inquiétante que ses éclats.

— Gary, répéta-t-il.

Il prononça le nom comme s'il goûtait une chose dont il ne savait pas encore si elle était amère.

— Le consul ? Le Goncourt ? L'ami des bêtes ?

— L'écrivain.

— Vous êtes gentil. Vous distribuez les qualités. Ça doit être votre travail maintenant.

— Il ne manque pas de qualités.

— Personne n'en manque, vu d'une maison d'édition. Même les morts ont du potentiel.

Nimier accepta le coup d'un léger mouvement de tête.

— Il est à Paris.

— Paris ! Tout le monde est à Paris quand il s'agit de venir voir le monstre. On passe, on monte, on se donne des frissons. Et après on redescend raconter qu'il sent le soufre et la tisane.

— Je croyais que vous ne receviez personne.

— C'est ça. Personne. Seulement les emmerdeurs. Ils ont des privilèges.

Céline ouvrit enfin une des lettres, la parcourut sans la lire, puis la laissa tomber sur la table.

— Camus et Gary, chez moi. Vous avez de l'imagination, Nimier.

— J'ai surtout le sens pratique. Chez Gallimard, ce serait impossible.

— Chez Gallimard, tout est impossible, sauf les factures.

— Justement. Ici, vous choisissez la pièce.

Céline plissa les yeux.

— Je choisis aussi la porte.

— Naturellement.

— Et je peux ne pas l'ouvrir.

— Bien sûr.

— Alors je n'ouvre pas.

Nimier inclina la tête comme si l'affaire était réglée.

— Je leur dirai.

Il reprit une des lettres qu'il avait posées trop près du bord, la rangea avec lenteur. Ce geste déplut à Céline. Il y avait dans l'acceptation trop rapide du refus une manière de lui retirer sa victoire.

— Vous êtes pressé ?

— Pas particulièrement.

— Vous partez déjà.

— Vous venez de refuser.

— J'ai dit que je n'ouvre pas, et non que je laisse fermer.

Nimier retint son sourire. Il avait obtenu non pas un accord, mais mieux : une nuance.

— Je vous écoute.

— Non, vous écoutez rien. Vous comptez. Vous vous dites : le vieux mord encore, le vieux va recevoir, le vieux va faire son numéro pour les messieurs propres.

— Ils ne sont pas si propres.

Céline eut un petit rire sec.

— Ah, ça vous plaît, ça. Les tacher avant de les monter. Vous êtes dans votre élément.

— Je ne les monte pas.

— Vous les amenez. C'est pire. Le montreur de prix.

Il se pencha à peine, comme si la phrase suivante demandait moins de voix.

— Après m'avoir remis sous les lampes, vous m'apportez les regards. Vous êtes logique, somme toute.

Il toussa, pas longtemps, mais assez pour que la phrase se brise. Sa main chercha le bord de la table. Nimier détourna les yeux une seconde, par politesse ou par stratégie ; lui-même n'aurait su dire.

Céline reprit plus bas :

— Pas de journalistes.

— Evidemment.

— Pas de photographes.

— Aucun.

— Pas de petits papiers après. Pas de souvenirs, pas de confidences, pas de machin dans les revues quand je serai crevé.

— Ils ne viennent pas pour cela.

— Vous savez jamais pourquoi les gens viennent. Eux non plus.

Cette phrase, Nimier la garda. Elle valait mieux qu'un accord.

— Pas de leçon, ajouta Céline.

— Je ne garantis pas qu'ils soient muets.

— Qu'ils parlent ! Mais pas de catéchisme. Je connais. Ils arrivent avec leurs petites balances, ils pèsent l'homme, l'œuvre, les crimes, les virgules. Moi je suis plus pesable. Trop maigre, trop vieux, trop cher.

— Vous voulez les recevoir quand ?

— J'ai pas dit que je voulais.

— C'est juste.

— Un soir. Pas trop tôt. Pas trop tard. Faut que je voie si je souffre.

— Vous souffrirez.

Céline le regarda, puis éclata d'un rire bref, content.

— Vous voyez, quand vous voulez, vous êtes médecin.

Lucette reparut sur le seuil, sans entrer tout à fait.

— Vous restez dîner ?

Céline tourna vers elle un visage agacé.

— Il reste pas. Il complote.

— Alors il peut comploter assis.

Elle disparut de nouveau. Nimier sentit que cette intervention, minuscule, avait fait plus pour la visite que ses phrases. La maison venait d'accepter ce que Céline continuait de refuser.

— Vous voyez, dit Céline. Même ici, on m'organise.

— On vous ménage.

— C'est pire.

Il reprit les lettres, les plia mal, les glissa sous un journal.

— Vous leur direz quoi ?

— Que vous acceptez de les recevoir.

— Je n'accepte rien. Je tolère. C'est pas pareil.

— Je le dirai ainsi.

— Non, vous direz rien. Vous direz qu'ils viennent. S'ils veulent. Qu'ils viennent voir le vieux chien, le vieux docteur, le vieux salaud, comme ils disent. Mais qu'ils se trompent pas : ici c'est pas Stockholm, c'est pas le quai d'Orsay, c'est pas votre boutique. Ici, c'est chez moi.

— Je crois qu'ils le savent.

— Ils le sauront en entrant.

Nimier se leva.

— Je vous confirmerai le soir.

— Confirmez rien. Téléphonez à Lucette.

Il se détourna, puis revint aussitôt, comme rappelé par une pensée qui ne voulait pas avoir l'air de l'intéresser.

— Gary, il vient en uniforme ?

— Je ne crois pas.

— Dommage. J'aime bien quand les rôles préviennent.

Nimier mit son manteau.

— Vous serez déçu. Il prévient peu.

Céline le regarda une dernière fois.

— Alors qu'il fasse attention. Ici, on prévient pour lui.

Sur le chemin du retour, Nimier ne sut pas exactement à quel moment le refus était devenu accord. Peut-être quand Céline avait dit qu'il pouvait ne pas ouvrir. Peut-être au premier "pas de journalistes". Peut-être lorsque Lucette avait demandé s'il restait dîner. Les choses, avec Céline, ne se décidaient pas ; elles se déplaçaient jusqu'à ce qu'il puisse prétendre qu'elles n'étaient jamais arrivées.

Il fit arrêter la voiture près d'une cabine. Il ne voulait pas repasser par Gallimard. Là-bas, l'accord serait devenu trop vite une information. Il ne voulait pas non plus attendre d'être chez lui. Chez Céline, une tolérance refroidissait vite.

Il appela Camus.

— Il tolère, dit-il.

— C'est-à-dire ?

— Chez Céline, c'est une forme d'enthousiasme.

— Un soir, reprit Nimier. Avant Stockholm. Pas de journalistes, pas de photographes, pas de leçon. Pour l'heure, je rappellerai Lucette.

— Il a parlé de Gary ?

— Naturellement.

— Comment ?

Nimier regarda la vitre de la cabine. Son reflet y paraissait plus jeune et plus fatigué qu'il ne se sentait.

— Comme d'un homme qu'il n'a pas encore réussi à classer.

— C'est bon signe ?

— Pour nous, oui. Pour Gary, je ne sais pas.

Il raccrocha peu après, sans tout raconter. Certaines phrases de Céline perdaient leur utilité lorsqu'on les répétait trop vite. D'autres devaient rester sur place, dans la maison, à attendre ceux qui viendraient les recevoir.

En sortant de la cabine, Nimier sentit le froid lui prendre la gorge. Il pensa à Camus, à Gary, au vieux de Meudon, à Gallimard qui ferait semblant de ne pas savoir, aux journaux qui ne sauraient rien, aux livres qui, eux, savaient toujours trop tard.

La rencontre était possible.

Elle n'en était pas moins dangereuse.

Chapitre 5 - Les heures avant Meudon

Après l'appel de Nimier, Camus resta quelques instants debout près de la fenêtre.

Dans le pied-à-terre de la rue de Chanaleilles, le soir semblait plus étroit qu'ailleurs. Ce n'était pas une maison, plutôt un lieu de passage où Paris venait le reprendre entre deux départs, deux silences qu'il n'avait pas choisis.

Le téléphone était redevenu muet derrière lui. La phrase de Nimier, elle, continuait. Il tolère. C'était peu. C'était immense. Avec Céline, le peu avait toujours l'air de contenir une menace de plus que l'immense.

Sur la table, le courrier du Nobel n'avait pas bougé. Il servait maintenant à autre chose : mesurer ce qu'il faudrait écarter pour dégager une soirée sans témoin.

Il pensa que le mot représenter avait dû fatiguer Gary bien avant lui.

Camus s'assit. Il reprit le carnet, à la page du nom barré.

Meudon.

Céline.

Gary.

Il ajouta, plus bas : Camus. Nimier.

Les deux noms changeaient tout. Sans eux, les trois premiers formaient une impossibilité trop nette. Avec eux, ils entraient dans la vie réelle : les horaires, les voitures, les appels à passer, les portes que l'on force en prétendant seulement les entrouvrir.

Camus barra la page.

Il ne voulait pas d'archive. Rien qui permît, plus tard, de donner un ordre propre à ce désordre. Il referma le carnet, le garda pourtant contre lui. Le ranger aussitôt aurait eu l'air d'un geste prémédité. Il se méfiait de ces gestes trop propres.

Le téléphone sonna de nouveau. Cette fois, il ne le laissa pas répéter.

— Oui ?

Ce n'était pas Nimier, mais un journaliste dont il reconnut la voix sans réussir d'abord à placer le nom. Il comprit la demande avant qu'elle fût entièrement formulée : encore Stockholm, encore une phrase, encore cette façon d'attendre de lui une clarté dont personne ne paierait le prix.

— Pas ce soir, dit Camus.

— Demain, alors ?

— Demain, peut-être.

Il raccrocha. Depuis que le prix était tombé sur lui, chaque refus devenait une position, chaque silence une réponse. Il avait voulu qu'on le laisse travailler ; on lui offrait désormais l'occasion de se taire publiquement.

Il passa dans la pièce voisine, revint, reprit son manteau sur le dossier d'une chaise et le reposa aussitôt. Il n'avait nulle part où aller avant d'avoir décidé à quelle heure il irait partout.

Nimier, lui, n'attendit pas autant.

Il avait quitté la cabine avec la satisfaction prudente d'un homme qui vient de déplacer un objet dangereux sans le faire tomber. Le froid au visage le ramena à Paris. Les passants allaient vite, sans savoir qu'une petite scène venait d'être ajoutée à la ville. C'était ce qui plaisait à Nimier dans les complots littéraires : ils tenaient moins du secret d'Etat que de la mauvaise habitude. Une cabine, quelques pièces, trois noms, et déjà chacun pouvait prétendre qu'il n'avait rien organisé.

Il entra dans un café pour téléphoner de nouveau.

Le garçon le reconnut peut-être, ou fit semblant de ne pas le reconnaître, ce qui revenait au même dans ce quartier. Nimier demanda un cognac, puis l'annuaire. Il n'en avait pas besoin. Il connaissait l'hôtel où Gary descendait, mais il aimait l'idée de vérifier ce qu'il savait déjà. Les hommes de son âge appelaient cela prudence ; les autres, théâtre.

On mit du temps à lui passer la chambre.

Pendant l'attente, il regarda son verre sans y toucher. Il avait revu le visage de Céline quand il avait prononcé le nom de Gary. Pas la grimace, pas l'éclat : le calme. Ce calme-là valait avertissement. Le vieux avait trouvé une forme à la visite avant même qu'elle n'eût lieu. Il y aurait là de quoi nourrir sa plainte, sa méchanceté, sa légende. Mais il n'avait pas encore décidé où placer Gary. C'était la brèche.

— Monsieur Gary n'est pas dans sa chambre, dit enfin une voix.

— Vous pouvez lui laisser un message ?

— De la part de qui ?

Nimier hésita une seconde.

— Roger Nimier.

Il entendit le léger changement de silence que produisent les noms reconnus. Cela aussi faisait partie des choses déplaisantes et utiles.

— Dites-lui que l'affaire dont nous avons parlé est possible. Demain soir, si cela lui convient. Il peut me rappeler chez moi, ou à Gallimard jusqu'à huit heures.

— Je transmets.

— Ajoutez : sans papier.

— Pardon ?

— Non, rien. Dites seulement qu'il me rappelle.

Il raccrocha. Le cognac, lui, avait attendu. Nimier le but d'un trait.

Gary, à cette heure-là, n'était pas à l'hôtel.

Il se trouvait dans un bureau trop éclairé où l'on avait parlé de choses qui n'exigeaient pas qu'on en gardât un souvenir littéraire. Une consultation au Quai, une note à faire suivre, peut-être une recommandation pour quelqu'un qui connaissait quelqu'un. Les lieux officiels avaient tous, à la fin de la journée, cette odeur de papier fatigué.

Il écoutait avec une attention parfaite et une partie de lui-même seulement.

L'autre partie était restée dans la chambre d'hôtel, près du téléphone. Céline. Le nom revenait comme une tache malodorante, inconfortable. Gary savait très bien ce que les salons faisaient de ce nom. Ils se donnaient des permissions et des indignations à peu de frais. On disait le génie, puis l'horreur ; l'horreur, puis le génie. On se croyait honnête parce qu'on avait prononcé les deux mots dans le bon ordre.

Il n'avait aucune envie de participer à cette gymnastique.

Et pourtant il avait dit oui.

Pas entièrement. Pas encore. Mais assez pour que son refus, désormais, eût demandé plus d'explication que son accord. C'était ainsi que les pièges élégants se refermaient : non par contrainte, mais parce que l'on avait reconnu, trop tôt, l'endroit où l'on ne pouvait pas ne pas aller.

— Vous repartez quand pour Los Angeles ? demanda l'homme en face de lui.

— Dès que Paris aura fini de prétendre qu'il ne me retient pas.

L'homme sourit sans savoir si la phrase était destinée à lui.

Gary signa un papier. Il signa Gary, naturellement. Le paraphe passa sous le regard du fonctionnaire avec une indifférence parfaite. C'était peut-être cela, le vrai triomphe d'un nom inventé : devenir enfin illisible comme tous les autres.

Or ce soir, ce nom ne suffisait pas.

Chez Camus, la lumière baissait.

Il avait repris son travail sans vraiment le reprendre. Une page ouverte devant lui, quelques lignes corrigées, puis abandonnées. Il se leva pour fermer une fenêtre. Dans la rue, un moteur passa lentement. Un enfant cria quelque chose que le soir avala aussitôt.

Il pensa à l'Algérie, ou plutôt il cessa de pouvoir ne pas y penser.

Ce n'était pas une pensée distincte. Un nom de ville, une voix, la mère peut-être, une phrase interrompue avant d'avoir trouvé sa forme. Maintenant, Stockholm approchait et cette douleur, que personne là-bas ne saurait entendre tout à fait, prenait déjà place dans les mots qu'on attendait de lui.

Meudon, à côté de cela, aurait pu paraître une provocation inutile.

Mais il savait que ce n'était pas à côté.

Céline était une autre manière de poser la même question, moins noble, plus basse, impossible à embellir.

Camus s'arrêta là. Pas avant d'y être. Pas avant d'avoir vu le visage, la maison, le corps diminué et la langue intacte. Les idées, de loin, se tiennent trop bien.

Une clé tourna dans une serrure. Nimier était rentré chez lui.

Il trouva deux messages, aucun de Gary. Cela l'agaça plus qu'il ne l'aurait admis. Il aimait que les autres entrent dans les scènes au moment qu'il leur avait préparé. Gary, évidemment, avait le mauvais goût de posséder son propre sens du théâtre.

Il s'entendit penser cela et n'en fut pas fier. Puis il pensa tout de même que Gary exagérait.

Il passa un dernier appel chez Gallimard, pour dire qu'il ne passerait pas le lendemain. On lui parla d'une note à signer, d'un déjeuner. Il répondit oui à tout, avec cette légèreté qui permet de ne rien promettre exactement. Puis il demanda qu'on ne le cherche pas après huit heures.

— Vous êtes pris ?

— D'une certaine manière.

— Avec qui ?

— Avec la littérature française, dit Nimier.

La plaisanterie était bonne. Trop bonne peut-être. Il eut envie de la garder pour quelqu'un, puis cela le dégoûta un peu. Il raccrocha.

Il prit son stylo, commença une lettre, la laissa inachevée. Il aurait pu écrire à Céline, à Gallimard, à personne. Les premières lignes disaient seulement : "Demain..." Il les barra. Les choses importantes, décidément, ne supportaient pas toujours le papier.

Gary rentra enfin à son hôtel.

Le message de Nimier l'attendait à la réception. Il le lut sur place. "L'affaire est possible. Demain soir. Rappeler." L'employé avait écrit d'une main appliquée, comme s'il s'agissait d'une livraison. Gary demanda s'il y avait eu d'autres appels. On lui répondit que non.

Il monta sans se presser.

Dans la chambre, tout était resté à la même place : la valise ouverte, le manteau, la lettre de sa mère, les journaux pliés. Sur l'un d'eux, un titre parlait encore de Camus. La photographie était mauvaise. Gary retourna le journal.

Il posa le message sur la table.

Il aurait pu ne pas rappeler. Camus, après tout, avait eu son accord de principe. Nimier pouvait régler l'heure, confirmer le lendemain, faire venir une voiture. On pouvait se laisser conduire par les hommes qui aiment les dispositifs. C'était une façon commode d'entrer dans l'Histoire en prétendant avoir seulement suivi un horaire.

Mais Gary n'aimait pas être déplacé comme une pièce.

Il se servit un fond de whisky qu'il ne but pas. Il relut le message. "L'affaire." Le mot était de l'employé ou de Nimier ; dans les deux cas, il convenait mal. Une affaire se règle. Meudon ne se réglerait pas. On y entrerait, on en sortirait peut-être, et chacun garderait sur lui une part de l'odeur de la maison.

Il prit le téléphone.

Au moment de composer le numéro de Nimier, il s'arrêta. Il sourit. Il n'allait pas demander l'heure. Il n'allait pas demander l'adresse. Il voulait entendre, avant Meudon, la voix du jeune homme qui avait cru pouvoir les disposer tous autour d'une table.

Alors seulement il composa.

Chapitre 6 - Gary rappelle

Nimier décrocha trop vite.

Il s'en aperçut au moment même où il portait le combiné à l'oreille. Cette promptitude le trahissait. Il aurait voulu laisser sonner encore, donner à l'appel le temps de devenir moins attendu. Mais la main avait été plus franche que l'esprit.

— Nimier.

Au bout du fil, il y eut un silence bref, poli.

— Vous attendiez quelqu'un ?

La voix de Gary n'avait pas besoin de se nommer.

— Beaucoup de gens, dit Nimier. Vous êtes le premier qui mérite la peine que je réponde.

— Voilà qui me rassure sur votre solitude.

— Elle est très fréquentée.

Gary ne répondit pas tout de suite. Nimier l'imagina debout dans une chambre d'hôtel, peut-être encore en manteau, un verre quelque part, des papiers ouverts sur une table. Il imaginait toujours les écrivains dans des pièces plus nettes que celles où ils vivaient réellement. Avec Gary, pourtant, l'image résistait mal : il y avait chez lui trop de passages, trop de pays pour qu'une chambre suffît.

— J'ai trouvé votre message, dit Gary.

— Il était bref.

— C'est sa qualité principale.

— Je craignais que l'employé ne fût pas préparé aux nuances.

— Vous avez écrit "l'affaire".

— J'ai dit moins que cela, je crois.

— Alors l'employé a du style.

Nimier sourit. Il aimait que Gary ne commençât pas par la gravité. La gravité, chez certains hommes, est une manière de prendre trop tôt possession d'une pièce. Gary, lui, semblait entrer en laissant d'abord son chapeau au vestiaire, même au téléphone.

— L'affaire est donc possible, reprit Gary.

— Demain soir. Neuf heures. Meudon.

— Ces trois mots ont le mérite de ne pas se fréquenter souvent.

— C'est pourquoi je vous les donne ensemble.

— Et Camus ?

— Il viendra.

— Je vous demandais s'il allait bien.

Nimier posa son stylo sur le bord de la table.

— Il va comme un homme à qui l'on vient de donner le Nobel.

— C'est-à-dire qu'on le félicite jusqu'à l'épuiser.

— Et qu'il s'en défend avec une politesse coupable.

Gary laissa passer un souffle qui n'était pas tout à fait un rire.

— C'est assez lui.

Le prénom d'Albert ne fut pas prononcé. Justement pour cela, Nimier entendit qu'il existait entre les deux hommes autre chose qu'une admiration publique. Rien d'intime peut-être. Mais une estime, une vieille conversation en réserve, ce genre de lien que les maisons d'édition favorisent sans jamais le comprendre tout à fait.

— Il vous a appelé, dit Nimier.

— Oui.

— Et vous avez accepté.

— J'ai écouté.

— Chez Camus, cela veut souvent dire accepter.

— Chez moi, cela veut seulement dire que je n'ai pas encore refusé.

Nimier se pencha légèrement, comme si Gary pouvait le voir.

— C'est donc pour refuser que vous rappelez ?

— Non. C'est pour savoir ce que vous croyez faire.

La phrase avait été dite sans haussement de ton. Nimier reprit son stylo, le referma presque aussitôt.

— Vous me prêtez beaucoup de croyances.

— Vous avez l'âge d'en avoir trop et le talent de les déguiser en curiosité.

— Je pourrais prendre cela pour un compliment.

— Prenez-le comme une précaution.

Nimier se tut. Il aurait pu répondre par une insolence facile. Gary lui en offrait l'occasion. Mais il sentit que la facilité, avec cet homme-là, serait immédiatement comptée contre lui.

— Je crois, dit-il enfin, que Céline ne peut pas revenir dans la conversation française comme si ses lecteurs avaient seulement retrouvé un musicien.

— Voilà la phrase de Camus.

— Non. La mienne est plus basse.

— Je vous écoute.

— Je crois que tout le monde triche autour de lui. Ses ennemis jurent qu'ils ne le lisent pas, ses défenseurs qu'ils ne défendent que la musique. Chez Gallimard, on parle de littérature avec des chiffres dans la poche. A Meudon, il parle d'exil avec ses droits d'auteur sous la main. J'avais envie de voir ce qui resterait une fois les politesses mises de côté.

— Vous dites "on", Nimier.

— C'est un pronom commode.

— Trop commode. Vous n'avez pas seulement regardé revenir le livre.

Nimier posa les yeux sur le stylo fermé devant lui.

— Non.

— Vous l'avez aidé à revenir.

— Je l'ai défendu parce qu'il fallait le lire avant de se donner le droit de le haïr.

— Défendre un livre, cela remet aussi l'homme dans la pièce.

Cette fois, Nimier ne sourit pas.

— Je le sais. C'est peut-être pour cela que je préfère que la pièce soit la sienne.

— Et pour cela, vous avez choisi Camus et moi.

— Je n'ai pas choisi Camus. Il s'est laissé convaincre.

— C'est une nuance d'organisateur.

— Je vous l'accorde.

— Et moi ?

— Vous, Camus vous voulait.

— Ne vous cachez pas derrière lui. Ce serait indigne de votre réputation.

Nimier eut un petit rire sec.

— Vous voulez que je dise que votre présence rend la scène plus dangereuse ?

— Je veux que vous sachiez pourquoi.

— Parce que Céline ne pourra pas vous ranger facilement.

— Il essaiera.

— Naturellement.

— Il me rangera très vite, même. Le consul, le Goncourt, le juif, l'ancien aviateur, le serviteur de la France, que sais-je encore. Les hommes comme lui aiment les tiroirs parce qu'ils peuvent les fermer du pied.

Nimier baissa les yeux vers la table. Il n'avait rien écrit, et ce détail le rassura.

— Vous n'êtes pas obligé de venir, dit-il.

— Ne soyez pas charitable, Nimier. Cela vous va mal.

— C'est pour cela que je le fais rarement.

— Je viens parce que Camus me l'a demandé. Je viens aussi parce qu'il y a des invitations qu'on déshonore davantage en les refusant qu'en les acceptant. Mais je ne viens pas pour tenir votre lampe.

Il ajouta, plus bas :

— Ce serait très ennuyeux, d'ailleurs.

— Ma lampe ?

— Celle avec laquelle on éclaire un monstre pour vérifier qu'il ressemble bien au portrait.

Nimier reçut l'image sans la contester. Elle était trop juste pour être immédiatement utile.

— Je ne crois pas aux monstres, dit-il. Plutôt aux écrivains qui se sont arrangés pour que leurs fautes aient du génie autour d'elles. C'est plus difficile à juger.

— Et plus facile à publier.

— Tout se publie, Gary. Même la vertu, quand elle trouve son éditeur.

Cette fois, Nimier sourit franchement.

— Vous voyez, vous êtes déjà prêt.

— Non. Je suis seulement méfiant.

— C'est une forme de préparation.

Gary marcha quelques pas dans sa chambre. Nimier entendit le léger éloignement de sa voix, puis son retour. Le fil gardait mal les distances ; il les rendait plus intimes qu'elles ne l'étaient.

— Que sait Céline de cette visite ?

— L'essentiel.

— C'est-à-dire ?

— Camus. Vous. Demain soir.

— Et qu'a-t-il dit ?

— Qu'il tolère.

— C'est une bénédiction de médecin ?

— Chez lui, c'est presque une ovation.

— Ne faites pas trop d'esprit avec lui avant que nous y soyons. Il vous en restera moins pour sortir.

Nimier accepta la remarque. Gary n'avait pas tort. Céline dépensait l'esprit des autres avant même qu'ils eussent ouvert la bouche.

— Il a posé des conditions, dit Nimier.

— Je les devine. Pas de journalistes, pas de photographie, pas de sermon. Et il choisit la porte.

— Vous avez l'habitude des souverains.

— Des administrations. C'est plus instructif.

— Il a demandé si vous viendriez en uniforme.

Gary se tut.

Nimier sut aussitôt qu'il aurait peut-être dû garder cette phrase pour lui, ou la dire plus tard. Mais il était trop tard ; elle avait traversé le fil. Gary ne s'en indigna pas. Cette absence d'indignation donna à la remarque de Céline plus de poids encore.

— C'est aimable, dit Gary enfin. Il aime que les rôles préviennent.

— C'est ce que je lui ai répondu.

— Non. Vous lui avez sans doute répondu quelque chose de plus jeune.

— J'ai dit que vous préveniez peu.

— Ce n'est pas faux.

Un nouveau silence passa. Plus calme. Gary semblait mesurer non pas l'insulte, mais l'usage qui en serait fait.

— Je ne viendrai pas en uniforme, dit-il.

— Je m'en doutais.

— Mais dites-vous bien que je ne viendrai pas davantage en civil.

Nimier fronça les sourcils.

— Je ne suis pas sûr de comprendre.

— Cela vous reposera.

— Expliquez-moi tout de même.

— Je ne viens pas comme fonction, ni comme blessure, ni comme prix littéraire. Je viens comme quelqu'un qui sait ce que coûte une phrase quand elle choisit ses victimes.

Nimier, cette fois, ne répondit pas. Il sentit que Gary venait de poser devant lui la limite exacte de la soirée. Pas une règle pratique. Une règle de ton. Si on la violait, la rencontre se déferait ou deviendrait ignoble.

— Je le dirai à Camus, dit-il.

— Camus le sait.

— Alors pourquoi me le dire ?

— Parce que vous êtes celui qui serait tenté d'oublier.

La phrase était dure. Mais Gary lui laissait une élégance qui empêchait Nimier de s'en plaindre.

— Vous me faites un procès avant Meudon.

— Non. Un rappel.

— Vous rappelez beaucoup de choses ce soir.

— Oui.

Nimier rit malgré lui. Gary avait gagné ce point sans appuyer.

— Demain, dit-il. Je passerai vous prendre.

— Où ?

— A votre hôtel, si vous voulez.

— Non.

— Non ?

— Je rejoindrai Camus rue de Chanaleilles, ou près de là. Nous partirons ensemble. Je n'ai pas envie d'être enlevé séparément par votre roman.

— Vous vous méfiez vraiment de moi.

— Un peu.

— Je ne conduirai peut-être pas.

— Raison de plus.

Nimier nota l'indication mentalement. Gary avait raison, encore une fois. Les faire monter chacun dans la scène comme des invités séparés aurait donné à Nimier trop de pouvoir. Les réunir avant Meudon rendait la visite moins spectaculaire et plus loyale envers Camus.

— Très bien. Je vous donnerai l'heure exacte demain.

— Pas trop de détails au téléphone.

— Vous voilà plus diplomate que romancier.

— Il paraît que je suis payé pour cela.

— Et le romancier ?

— Lui, on l'a couronné une fois au Goncourt. Depuis, il se débrouille.

La légèreté revint, mais elle n'effaça rien. Nimier entendit derrière elle une fatigue qui ressemblait à celle de Camus, sans en avoir la même couleur. Camus portait la gloire comme une veste trop visible. Gary, lui, semblait avoir appris depuis longtemps à boutonner plusieurs vestes l'une sur l'autre.

— Il y a encore une condition, dit Gary.

— La vôtre ?

— Oui.

— Je vous écoute.

— Rien ne doit courir dans Paris.

Nimier ne répondit pas tout de suite. La phrase venait de changer de poids.

— Nous n'allons pas chez un sténographe.

— Je ne parle pas de sténographie. Je parle des dîners, des allusions, des demi-confidences. Je parle de vous.

Nimier se raidit légèrement.

— Vous me flattez.

— Pas ce soir.

— Vous pensez que je raconterais ?

— Je pense que vous saurez très bien ne pas raconter en racontant tout de même. Une phrase à droite, une allusion à gauche, un dîner plus tard, une manière de laisser croire qu'on sait. C'est un genre dans lequel Paris n'a plus rien à apprendre.

Nimier regarda le stylo fermé devant lui. Il avait roulé d'un demi-tour sur la table, comme s'il cherchait lui aussi à s'éloigner de la phrase.

— Vous avez raison, dit-il.

Gary ne parut pas surpris. Cela agaça Nimier plus que la remarque elle-même.

— Et donc ?

— Donc je ne raconterai pas.

— Même si Céline vous donne une phrase magnifique ?

— Surtout s'il me donne une phrase magnifique.

Nimier, lui, venait de voir la phrase. Pas encore formulée, mais déjà possible, brillante, infecte, faite pour courir de table en table avec son petit air de ne rien trahir. Il en eut envie avant d'en avoir honte.

— Voilà qui vous honore.

— Méfiez-vous. L'honneur aussi fait de mauvaises phrases.

Gary eut un silence d'approbation. Puis sa voix devint plus basse.

— Camus veut quelque chose de cette rencontre.

— Oui.

— Il ne sait pas exactement quoi.

— Non.

— Vous, vous voulez voir ce que cela donnera.

— Oui.

— Céline voudra prouver qu'il reçoit encore ceux qui devraient le fuir.

— Probablement.

— Et moi, dit Gary, je veux que personne ne puisse dire ensuite que ma présence a servi à simplifier la scène.

Nimier sentit, pour la première fois peut-être, que Gary ne cherchait pas seulement à se protéger. Il protégeait la complexité même de ce qui allait se passer. C'était une vanité, peut-être, mais d'une espèce supérieure : la volonté de ne pas laisser le mal devenir commode.

— Je comprends, dit Nimier.

— Je n'en demande pas tant.

— Vous demandez davantage.

— Possible.

Ils restèrent un moment sans parler. Le fil ne portait plus que deux respirations, deux chambres séparées par Paris, deux façons de consentir à une imprudence.

— Vous savez, reprit Nimier, il ne vous attendra pas comme vous êtes.

— Personne ne le fait.

— Il vous cherchera ailleurs.

— Je l'y attends aussi.

Cette réponse plut à Nimier. Elle lui fit presque peur.

— Demain, alors.

— Demain.

— Je vous appellerai dans la journée pour le point de rendez-vous.

— Faites court.

— Vous avez peur de vous laisser convaincre ?

— Non. Des conversations qui se croient déjà des souvenirs.

Nimier baissa la voix.

— Gary.

— Oui ?

— Pourquoi avez-vous accepté ?

Il y eut, cette fois, un silence plus long. Nimier crut d'abord que la ligne avait faibli. Puis Gary répondit :

— Parce que Camus m'a demandé de venir comme écrivain, et qu'il aurait été trop facile de lui répondre comme consul.

Nimier ne trouva rien à dire.

Il n'aima pas cela. Non pas la réponse, qui était belle, mais le fait qu'elle ne fût pas à lui.

— Bonne nuit, Nimier.

— Bonne nuit.

Gary raccrocha.

Nimier garda le combiné contre l'oreille encore quelques secondes. Il n'y avait plus rien à entendre, sinon ce petit vide que laisse une conversation lorsqu'elle a mieux réussi qu'on ne l'avait prévu.

Il reposa l'appareil.

Il avait cru organiser une rencontre. Il venait de comprendre qu'il n'en tiendrait peut-être que la porte.

Chapitre 7 - La voiture

La voiture attendait un peu plus bas que la rue de Chanaleilles.

Nimier n'avait pas voulu la faire arrêter devant l'immeuble. Il n'avait donné cette raison à personne, pas même à lui-même, mais il y tenait. Une voiture immobile devant une porte devient vite une question. A Paris, les questions n'avaient pas besoin d'être posées pour circuler.

Il avait retenu un taxi. Le chauffeur, un homme au visage fermé par l'habitude, gardait les mains sur le volant comme s'il était déjà en route. Nimier s'était installé à l'avant, non par modestie, mais parce que cette place lui convenait. Elle lui permettait de parler en se retournant, d'écouter sans regarder, de rester celui qui avait composé l'entrée tout en laissant croire qu'il s'effaçait.

Il faisait froid.

Un froid sans grandeur, humide, parisien, qui entrait par les poignets et par le col. La chaussée gardait une lueur grasse sous les réverbères. Les pneus des voitures qui passaient remuaient une eau noire, peu profonde, et l'on entendait parfois, dans la rue, le pas pressé de quelqu'un qui ne voulait pas devenir témoin d'une soirée ordinaire.

Gary arriva le premier.

Il portait un manteau sombre, pas d'uniforme. Nimier le vit s'approcher dans le rétroviseur avant de tourner la tête. Gary ouvrit la portière arrière et se pencha vers l'avant.

— Vous ne conduisez donc pas.

— J'ai pensé à votre tranquillité.

— C'est aimable. Et prudent.

Gary monta. L'intérieur de la voiture sentait le cuir mouillé, le tabac ancien, la laine froide. Cette odeur lui plut moins qu'il ne l'aurait voulu.

— Vous avez choisi le chauffeur ? demanda-t-il.

— Non.

— C'est rassurant.

— Pour qui ?

— Pour votre mise en scène.

Nimier sourit sans répondre. Le chauffeur ne bougea pas. S'il entendait, il avait depuis longtemps appris que les conversations des clients ne demandaient pas toujours à être comprises.

Camus arriva quelques minutes plus tard.

Il descendit la rue sans hâte visible, mais avec cette économie de gestes que donne la fatigue. Son manteau était boutonné haut. Il tenait dans la main une paire de gants qu'il n'avait pas mise. A la lumière du réverbère, son visage parut plus pâle que la veille, ou peut-être seulement moins défendu.

Gary se décala pour lui laisser place.

— Bonsoir, dit Camus.

— Bonsoir.

Ils se serrèrent la main. Rien de plus. La portière se referma avec un bruit sourd, et la voiture, aussitôt, sembla plus petite.

Nimier se retourna à demi.

— Meudon ?

— Meudon, dit Camus.

Le chauffeur démarra.

Pendant quelques minutes, personne ne parla. La voiture descendit vers des rues plus larges, glissa entre des façades encore éclairées, longea des trottoirs où les silhouettes s'abrégeaient sous les parapluies. Paris ne disparaissait pas ; il se défaisait par morceaux, vitrine après vitrine, café après café, jusqu'à devenir une suite de reflets dans la vitre.

Gary essuya du pouce un peu de buée sur la glace.

— Il y a des expéditions coloniales qui avaient l'air moins graves.

— Vous trouvez ?

— Elles avaient des uniformes.

Nimier, devant, eut un mouvement d'épaule.

— J'ai fait ce que j'ai pu pour éviter les uniformes.

— Vous avez évité le mien, dit Gary. C'est déjà beaucoup.

Camus regardait dehors. Une enseigne rouge passa sur son visage, puis s'éteignit.

— Vous n'étiez pas obligé de venir.

La phrase était basse, inutile, mais elle devait être dite.

— Je le sais, dit Gary.

— Je préfère vous l'entendre dire.

— Vous me l'avez déjà fait comprendre.

— Peut-être pas assez.

Gary tourna légèrement la tête vers lui.

— Camus, si vous me l'aviez trop fait comprendre, je ne serais pas là.

Le silence revint. Nimier regardait la route. Il sentit que, derrière lui, les deux hommes n'avaient pas besoin de beaucoup de mots pour occuper une conversation. Cela le contrariait, puis l'intéressa.

— Vous avez reçu d'autres appels ? demanda Gary.

— Quelques-uns.

— Stockholm ?

— Toujours.

— Vous voyez. Vous auriez pu passer une soirée très honorable.

— C'est bien ce que je crains.

Gary sourit.

— Vous avez toujours eu de la méfiance pour les honneurs. C'est une manière très sûre de les garder propres.

— Vous parlez en homme décoré.

— En homme qui sait que les décorations finissent dans les tiroirs, comme le reste. Sauf quand les journaux ont besoin d'une photographie.

— Vous avez réponse à tout, dit Camus.

Ce n'était pas un compliment.

Gary tourna vers lui un visage surpris. La phrase l'avait touché parce qu'elle était pauvre. Il aurait préféré une objection plus élégante.

— Pas à tout, dit-il.

Camus sembla regretter aussitôt d'avoir parlé ainsi, mais ne retira pas la phrase.

La voiture tourna. Un bus les frôla, énorme, éclairé, plein de visages fatigués qui ne les virent pas. Le chauffeur jura à mi-voix. Nimier leva la main comme pour calmer une bête.

— Paris vous en veut de partir, dit-il.

— Paris ne m'en a jamais voulu longtemps, dit Gary. Il préfère m'oublier par intermittence.

Camus regarda Gary.

— Je ne vous ai jamais remercié, dit Gary.

— De quoi ?

— De ne pas avoir trouvé spirituelle cette petite histoire de France-Soir.

Nimier ne se retourna pas, mais il écouta mieux.

Camus baissa les yeux vers ses gants.

— Il n'y avait pas à remercier.

— C'est précisément le genre de chose dont on remercie.

— C'était une bassesse.

— Les bassesses ont leur public.

— Pas le mien.

La réponse était venue plus sèche qu'il ne l'avait voulu. Gary l'entendit et ne répondit pas. C'était peut-être cela, chez Camus, qui le touchait le plus : cette incapacité à laisser les petites infamies dans le domaine du petit. Il ne savait pas toujours quoi faire du monde, mais il savait encore reconnaître une phrase sale.

Nimier lança alors :

— Vous voyez, nous avons déjà un motif d'entente. Tout le monde a été maltraité par la presse.

— Pas de la même manière, dit Camus.

— Naturellement.

Le mot, chez Nimier, avait failli être léger. Il ne le fut pas tout à fait. Il regarda devant lui. Les rues s'élargissaient, puis s'appauvrissaient. Paris, par endroits, cessait d'être décor et redevenait circulation, murs, chantiers, stations d'essence, façades sans mémoire.

Gary croisa les mains sur ses genoux.

— Vous avez parlé à Madame Destouches ?

— Oui.

— Et ?

— Elle a dit de venir quand même s'il disait non.

Gary eut un rire bref.

— Voilà une femme qui connaît son mari.

— Elle connaît la maison, dit Camus.

— C'est peut-être plus difficile.

Nimier approuva d'un signe que personne ne vit.

La pluie reprit un peu. Pas assez pour laver la vitre, assez pour la salir autrement. Les essuie-glaces se mirent en mouvement avec une lenteur régulière, et ce bruit occupa la voiture plus sûrement qu'une parole. Gary pensa qu'il y avait, dans ces trajets de nuit, une honnêteté que les salons ne permettaient pas. On ne peut pas trop bien parler quand la route monte, quand les virages imposent aux corps une légère correction, quand le chauffeur, devant, rappelle par sa seule présence que la conversation n'est jamais complètement souveraine.

— Que lui avez-vous dit ? demanda-t-il.

Camus comprit sans demander de qui il s'agissait.

— A Céline ? Rien encore.

— C'est peut-être votre meilleure phrase.

— Elle ne suffira pas.

— Rien ne suffit chez ces gens-là.

Camus tourna vers lui un regard rapide.

— Ces gens-là ?

Gary ne se déroba pas.

— Les écrivains.

Nimier rit doucement.

— Voilà qui nous met tous à l'aise.

— Pas tous, dit Gary.

Camus se remit à regarder dehors. Ils avaient quitté les rues familières. La ville devenait moins dense. On voyait des grilles, des murs, des jardins noirs derrière des murs, une banlieue qui n'était pas encore le repos et plus tout à fait le tumulte. Les lumières semblaient plus rares parce qu'elles étaient plus éloignées les unes des autres. Le froid entrait maintenant par le bas des portières.

Il pensa à une autre terre, plus lumineuse, plus déchirée. Une route, là-bas, aurait eu une odeur de poussière, d'eucalyptus, de pierre chaude même le soir. Ici, tout était mouillé. Il en fut presque reconnaissant.

Gary le vit s'éloigner sans bouger.

— Vous pensez à Stockholm ?

— Non.

Il aurait pu mentir davantage, ou préciser.

— Alors n'y pensez pas, dit Gary.

— Ce n'est pas si simple.

— Rien ne l'est. Mais il y a des soirs où il faut choisir le malentendu principal.

Nimier se retourna légèrement.

— Celui-ci me paraît assez bien choisi.

— Vous êtes trop content de vous, dit Gary.

— Moins qu'hier.

Cela les fit sourire tous les deux. Camus ne sourit pas. Il regardait ses gants, qu'il n'avait toujours pas mis, et cela donna au trait de Nimier une petitesse qu'il n'avait peut-être pas.

La voiture commença à monter.

Le chauffeur ralentit. Le moteur changea de voix. On entra dans une route plus sombre, bordée d'arbres et de murs. Le Pavé des Gardes, ou ce qui y ressemblait dans la nuit, prenait la voiture par-dessous. Les cahots étaient légers, mais ils suffisaient à déplacer les corps, à interrompre les commencements de phrase. Meudon n'était plus une idée. C'était une pente.

Nimier indiqua quelque chose au chauffeur.

— Encore un peu plus haut.

Gary regarda par la vitre. Une maison éclairée apparut puis disparut derrière des branches. Il imagina Céline quelque part là-haut, non pas debout dans une pose de réprouvé, mais assis peut-être, fatigué, se plaignant d'une douleur, d'un courant d'air, d'un chien, d'une visite qu'il avait pourtant tolérée. Cette image le déçut presque. Elle le rassura aussi. Les monstres, décidément, avaient besoin de chauffage.

— Vous souriez, dit Camus.

— Je pensais que nous allons peut-être trouver un malade au lieu d'un juge.

— Ce n'est pas incompatible.

— Non, dit Gary. C'est bien le problème.

La voiture ralentit encore.

Nimier se redressa. Il ne parlait plus. Son rôle, tout à coup, redevenait matériel : reconnaître un mur, une entrée, une pente, dire au chauffeur où s'arrêter, permettre que les autres descendent sans se demander si c'était la bonne porte.

Une lumière apparut entre deux arbres.

Puis une autre, plus basse.

La maison ne surgit pas. Elle se laissa deviner, avec cette discrétion des lieux qui n'ont pas besoin d'être grands pour devenir menaçants. Une façade sombre, un jardin humide, une porte au bout d'une allée courte. Le chauffeur coupa le moteur.

Personne ne bougea immédiatement.

On entendit la pluie sur le toit de la voiture.

Puis Nimier ouvrit sa portière.

— Messieurs, dit-il.

Il avait voulu faire léger. Cette fois, il n'y parvint pas.